La cryptographie à l’aide de la néographie

Dans les articles qui précèdent, nous avions trouvé trois raisons de créer un nouveau type d’écriture possédant la qualité d’être ambiguë : une raison géographique, pour toutes les variantes d’une zone linguistique, historique, pour marquer l’étymologie d’un mot, et pratique, pour les langues dotées de règles d’euphonie, ou pour tous les cas qui font varier la prononciation d’un mot.

Cela étant posé, comment s’y prendre ?

Nous avons besoin d’une écriture capable :

  • de signifier plusieurs consonnes à la fois, par exemple deux dont on ignore le voisement, à la fois p et b, f et v, t et d, s et z, ch et j, th et dh, k et g, etc.
  • de signifier plusieurs voyelles à la fois, par exemple des voyelles variant selon les endroits ou les temps, c’est-à-dire changeant en une autre, ou deux autres, selon les règles particulières d’évolution historique.
  • de pouvoir préciser à l’aide d’un diacritique, ce qui est ambigu

La manière la plus rapide n’est pas la plus pratique. En créant un signe pour chaque nouveau cas, nous alourdirions l’alphabet.

Pour éviter d’avoir trop de signes, nous avons intérêt à ce que p et b soient deux variantes d’un même signe de base, par un diacritique ou une hampe, c’est-à-dire qu’ils s’expliquent selon une logique combinatoire.

L’ambiguïté d’une écriture s’atteint mieux en partant de ce principe d’économie :

chaque signe et ses variantes, contient logiquement sa définition

Ainsi, la forme de chaque lettre composée ou diacritée doit être composée d’éléments graphiques qui correspondent aux éléments de la définition du phonème. Seuls les éléments fondamentaux, dont nous voudrons toujours réduire le nombre, seront inexpliqués, et laissés au créateur.

Pour cela, nous devons faire un catalogue de toutes les lettres imaginables, selon leur définition logique. Bien entendu, la complexité des signes oblige à les décrire non pas universellement, puisque deux polices ne se ressemblent pas, mais par rapport à la logique propre de leur écriture, ainsi les lettres carolines et l’écriture chinoise :

  • lettres carolines : (1) le caractère est toujours compris dans un carré, (2) le trait principal est courbe et (3) l’écriture se fait de gauche à droite, ce qui impose des marques typographiques de chaque côté
    • le o est un cercle
    • le e est un cercle souscrit d’une queue [puis proportionné pour respecter (1)]
    • le u est une boucle ouverte en haut [avec marques (3)]
    • le n est une boucle ouverte en bas [avec marques (3)]
    • le c est une boucle ouverte à droite [avec marques (3)]
  • kaishu ou style régulier chinois : (1) le caractère est toujours compris dans un carré, (2) il n’existe que huit types de traits : horizontal, vertical, point, crochet, courbe oblige à gauche, crochet final, trait diagonal gauche et droit (3) l’écriture suit des règles typographiques pour équilibrer la forme et indiquer le carré
    • lorsque plusieurs éléments sont combinés, ils sont resserrés pour respecter (1)
    • cf. le dictionnaire des kanzi

C’est un travail fastidieux, mais qui a une utilité concrète.

Il permet au phonologue de simplifier et rationaliser le travail de néographie.

Nous allons le voir avec un exemple.

Créons un alphabet pour une langue imaginaire ne comportant que 3 sons : /a/, /p/ et /b/.

Tout d’abord, classons ces trois sons d’après les propriétés phonologiques qui les distinguent.

non voisé voisé
palais a
lèvres p b

Pour leur faire correspondre un signe, nous allons utiliser une propriété des nombres premiers que les mathématiciens, logiciens et cryptographes emploient en combinatoire.

Cette propriété est la suivante : tout produit de deux nombres premiers n’a que ces deux-là pour multiples, hormis 1 et lui-même. Multiplier une série de nombres premiers produit donc une série de nombres uniques. Ce sera utile pour nous retrouver dans notre combinatoire des formes.

Nous associons à chaque propriété élémentaire un nombre premier, et calculons ensuite leurs produits :

non voisé = 2 voisé = 3
palais = 5 a = 15
lèvres = 7 p = 14 b = 21

Une fois ceci fait, il ne reste plus qu’à associer, arbitrairement, à chaque nombre premier, et donc à chaque propriété élémentaire, un élément de notre catalogue de lettres possibles.

non voisé 2 hampe gauche vers le bas
voisé 3 hampe gauche vers le haut
palais 5 boucle ouverte en bas
lèvres 7 cercle

Ainsi nous obtenons :

non voisé, lèvres 14 cercle + hampe gauche vers le bas p
voisé, palais 15 boucle ouverte en bas
+ hampe gauche vers le haut
h
voisé, lèvres 21 cercle + hampe gauche vers le haut b

Ainsi, nous avons produit un alphabet dont chaque élément est logique, et se combine. Dans cet exemple le son /a/ est représenté par un h, et les deux autres, par leurs lettres actuelles.

Bien entendu, cette combinatoire nous permet de représenter un voisement en général : l

Voilà comment nous pensons pouvoir créer de nouvelles écritures, grâce à la combinatoire.
Plusieurs défis nous attendent pour sa mise en pratique : comment exprimer l’ambiguïté sur plusieurs points d’articulation des consonnes ? et sur plusieurs voyelles ? comment exprimer des phénomènes comme l’amuïssement ?

Publicités

Liste des lois linguistiques

Schémas d’évolution d’une langue, où X, Y, Z, sont différents phonèmes

  • X → Z
  • XY → X (X confondu)
  • XY → Z (X et Y confondus)
  • X → Ø (X amuï)
  • Ø → X (X ajouté)

Lois de phonétique historique :

  • langues satem
    • loi ruki
  • indo-européen
    • satem – centum
    • loi de Siebs
    • loi de Sievers
    • loi de Caland-Wackernagel
    • loi de Lindeman
  • germanique commun
    • loi de Grimm
    • loi de Verner
  • slave et balte
    • loi de Meillet
    • loi de Winter-Kortlandt
    • loi de Hirt
  • balte uniquement
    • loi de Saussure
    • loi de Leskien
  • indo-iranien
    • loi de Brugmann
    • loi de Bartholomae
  • grec
    • loi d’Osthoff
    • loi de Rix
    • loi de limitation
  • grec et indo-iranien
    • loi de Grassmann
  • latin
    • loi de Lachmann
  • autres
    • loi d’Ivšić ou loi de Stang
    • loi de Szemerényi
    • loi de Pinault

 

La gestion de l’ambiguïté, propriété d’une écriture commune

Bien des gens qui s’interrogent sur la logique de nos écritures, et sur la manière de les perfectionner, ont des idées préconçues quant à la source du problème.

On accuse particulièrement la complexité des règles orthographiques. Assurément, par le passé, certaines langues étaient inaptes à l’alphabétisation de masse. Mais il est avéré que la lecture d’un mot qui a des homonymes ralentit celle de la phrase, par l’effort de déchiffrage qu’il implique. Il ne coûte presque rien d’ajouter aux mots des signes non prononcés, qui indiquent l’étymologie ou bien la grammaire. Le bénéfice est confirmé par l’histoire de l’orthographe.

Certains pourtant, vont si loin dans l’oubli de cet avantage, qu’ils en viennent à imaginer que l’écriture parfaite serait l’écriture purement phonétique. L’idée a engendré un nombre considérable de réformes orthographiques ces dernières décennies.

C’est dans certains cas tout à fait justifié : bien des langues n’ont pas besoin, comme le français, de préciser à l’écrit le genre ou le nombre des mots ; et bien des langues n’ont pas un usage savant qui rend si utile de préciser l’étymologie.

Mais il y a une troisième utilité à s’éloigner de la phonétique : rapprocher les peuples.

Ce qui rapproche les peuples, dans leurs communications, c’est que le signe soit suffisamment abstrait du contexte, et exprime l’idée.

L’abstraction ne rapproche pas nécessairement les gens d’un même peuple, qui peuvent avoir besoin de précision. Mais elle rapproche autant les peuples voisins, parlant une même famille de langues, que les peuples avec leur histoire.

C’est la première raison, unir les langues proches, qui a voué l’écriture chinoise très peu phonétique, à son rôle impérial.

C’est la deuxième raison, rapprocher de l’origine, qui a donné à l’écriture arabe, omettant les voyelles, sa puissance liturgique et politique dans le monde islamique.

Inversement, le tracé des idéogrammes est justifié par le chemin de la civilisation chinoise, et l’abjad arabe rapproche les peuples arabes voisins que les voyelles séparent.

L’alphabet latin a pu assurer ces deux fonctions dans les contrées romanisées, mille ans après la chute de Rome ; mais au premier choc géopolitique, l’alphabet latin servit à écrire les langues vulgaires, et à cette nouvelle fin on l’agrémenta de nouvelles lettres. Ce fut une rupture majeure, qui permit en même temps le déferlement de l’Europe et de son alphabet devenu plus précis.

Mais le monde rencontre aujourd’hui un problème. L’alphabet latin fut utilisé pour écrire la langue allemande, la langue vulgaire française, et ainsi de suite jusqu’aux plus petites nations. Le but était pour les grandes nations de s’affirmer libres face à une Église romaine déclinante. Aujourd’hui, c’est encore pour manid’une capitale en déclin que des petites régions militent pour écrire dans leur dialecte.

Autrement dit, l’alphabet latin ne connaît qu’un mode de progrès : la précision phonétique, qui l’éloigne toujours plus… du latin.

Mais alors, nous nous demandons : ne pourrions-nous pas inventer l’inverse ?

C’est ce que nous appelons la gestion de l’ambiguïté.

Il existe des milliers de langues proches dans l’espace ou dans le temps, que fatalement l’usage de l’alphabet latin fera s’éloigner, et non rapprocher.

C’est dommage à plusieurs titres :

Les familles de langues en voie de disparition – de par les forces de la mondialisation – ont intérêt à être ambiguës afin d’être écrites par plus de monde, et pourquoi pas, obtenir une reconnaissance étatique. En outre, l’ambiguïté implique une discipline qui peut freiner le déclin d’une langue en un simple sabir.

Les peuples européens eux-mêmes sont aujourd’hui affaiblis par la précision phonétique qu’ils ont voulue il y a cinq siècles. Le tourbillon de la communication fait disparaître les dialectes et, rapproche les standards nationaux du globish.

Or, plusieurs groupes historiques et linguistiques se dégagent nettement : ibérique, franco-italien, germanique, scandinave, zapado- et yougo- slave, et plus abstrait encore, les trois grandes familles de langues.

Si l’on remontait plus haut dans l’ambiguïté du signe, il serait même loisible de réaliser le rêve des indo-européanistes : remonter à la langue originelle.

Ce n’est pas tout. Certaines langues ont la particularité rare de faire varier la prononciation des mots selon le contexte grammatical. Il en est ainsi des langues celtiques (irlandais, gallois, breton), qui non seulement sont proches géographiquement, et ont une origine commune, mais en outre, possèdent des règles complexes d’euphonie qui ne rendent pas facile le repérage des mots avec l’alphabet latin. C’est donc à trois titres différents que les langues celtiques, et sans doute bien d’autres, ont besoin d’une écriture ambiguë.

Ceci étant posé, comment pouvons-nous créer cette ambiguïté ?

Pourquoi le monde a besoin d’une nouvelle écriture

Bonjour à tous,

J’ai 25 ans et j’habite à Rennes, en Bretagne.
Ce blog servira de journal à un projet personnel : la création d’une ou plusieurs écritures qui auraient des propriétés exceptionnelles tant pour les linguistes que pour les locuteurs.

Ce projet est en lien avec deux préoccupations personnelles :

  • j’aimerais à mon niveau, sauver les dialectes et les langues en danger, et elles le sont presque toutes, du fait des forces centripètes de la mondialisation ;
  • j’aimerais utiliser le potentiel considérable de l’écriture, pour résoudre des problèmes politiques et intellectuels variés

Selon nous, il est possible de créer une écriture qui rapproche différentes langues apparentées dans le temps ou dans l’espace.

Cela exige beaucoup de méthode et de travail préalable.

Le principe ne tient pourtant qu’en deux étapes : d’une part, on égalise sur une base commune les différences géohistoriques, d’autre part, on les diacritise, c’est-à-dire qu’on les rend visuellement optionnelles, sans d’ailleurs que cela prenne forcément la forme d’un diacritique de l’alphabet latin. Il s’agit d’un programme théorique.

Prenons un exemple territorial. L’adjectif chaud est dit en suédois et en anglais het et hot, qui ont pour commun h*t. Si ce commun est aussi la racine, il s’agira donc d’écrire ht, probablement sur la ligne de base, et * dans l’espace diacritique. Dans une variante destinée aux linguistes comparatistes, * représenterait la voyelle originale supposée, ou, plus compliqué, l’espace vocalique possible. Dans une variante pour les locuteurs, * préciserait la voyelle particulière. Mais on s’aperçoit alors que pour éviter les confusions (par exemple avec d’autres mots en h*t), la deuxième variante, territoriale, devra elle-même être pensée comme complément de la première, historique, c’est-à-dire comme diacritique d’un diacritique.

Le même principe de création d’écriture devra nous permettre d’unifier Zeus et Deus. Cette fois, c’est l’espace consonantique qu’il faut réussir à unifier, puis diacriter. Nous arriverons à des formes très abstraites, mais qui représenteront visuellement le chemin phonologique.

Ce même procédé pourrait avoir un deuxième usage : celui de marquer les variations historiques d’une même langue. C’est ce que font déjà les linguistes, mais à vil prix : il leur faut élargir l’alphabet latin d’une quantité de lettres, et rajouter un nombre très important de diacritiques. Il devrait être possible de rationaliser cela et rendre compte de la logique des transformations. Cette partie du programme exige un travail particulier sur l’esthétique et la lisibilité. Une telle écriture serait très utile pour les comparatistes tant dans leurs recherches informatisées que pour leurs publications. On lui devine mal un autre usage, quoique des locuteurs puissent trouver dans la mise en évidence des racines, une sorte de paradis perdu. On imagine bien les germanistes et les indo-européanistes dans une telle activité.

Nous avons déjà là un vaste programme.

Mais il pourrait être encore élargi. Si nous parvenons à mettre des signes sur ce que nous venons d’appeler espace consonantique et espace vocalique, alors nous aurons une méthode de gestion de l’ambiguïté, réemployable pour une seule et même langue.

En effet, le vaste monde manque encore d’une écriture ayant pour propriété de rendre compte des mutations régulières d’une langue. Prenons le cas des langues celtiques. Dans ces langues, l’initiale d’un mot varie selon le précédent ; ou plutôt, un mot implique un type d’initiale dans le suivant. Or l’irlandais, le gallois, sont célèbres pour leur orthographe indéchiffrable aux non-initiés ; les Bretons, eux, ont des querelles sans fin sur ce sujet. Manifestement, l’alphabet latin a du mal à représenter l’ambiguïté. Or, si nous arrivons à représenter l’ambiguïté consonantique et vocalique, la même méthode devrait nous permettre de représenter l’harmonie des mutations. Ce troisième défi pourra ainsi être résolu en même temps que les deux autres.